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Bilan de l’intervention d’Henriette Asséo, historienne spécialiste de l’histoire des Tsiganes.

lundi 5 janvier 2015, par Maneo

21 novembre 2010, Ecole Normale Supérieure de Paris

Henriette Asséo, quel lien pouvez-vous faire entre l’histoire et ce qui se passe aujourd’hui ?

Ce film permet de casser une fabrication politique délibérée, qui relève de ce qu’on appelle « la politique tsigane », qui a été constituée à partir de 1907-1910 dans tous les pays européens en même temps.

A l’été 2010, on fête le centenaire de la politique tsigane et sa relance dans tous les pays européens depuis juillet 2010. Ce phénomène de conjoncture est fascinant et évidemment, il renvoie à un encartement et à la fabrication de catégories administratives regroupant des gens ethnographiquement et ethnologiquement complètement différents. Par commodité, on va les appeler « Tsiganes ».

En juillet 1912, une loi d’organisation du commerce itinérant est votée dans un contexte où le contexte itinérant constitue le ¾ du commerce national, en termes qualitatif et quantitatif. Cette réorganisation implique donc un contrôle de la mobilité itinérante, artisanale ou commerciale. A l’intérieur de cet ensemble, 3 catégories ont été constituées :

- les forains,

- les marchands ambulants,

- les nomades : on y a mis tout ce qu’on ne voulait pas voir circuler sur les routes selon un métier itinérant attesté et contrôlé dans le principe du carnet forain sans en principe critères de nationalité. Que vous soyez français ou étranger, vous pouviez rentrer dans cette catégorie.

Entre les décisions de loi qui consistent à créer une catégorie fourre-tout sans dire ce que représente cette catégorie et en lui donnant ce vocable général de « Nomades », c’est un ensemble vide rempli progressivement de gens vrais, de principes de réalité sociologique.

Cette catégorie des nomades va se constituer au fil du remplissage de la catégorie par un processus tout à fait nouveau par rapport aux méthodes anciennes de contrôle des populations qu’elle fût itinérante ou non : le principe de l’auto déclaration. Un nomade n’est pas quelqu’un qui a été recensé comme nomade, c’est qqn qui n’ayant pas eu accès aux autres catégories du commerce itinérant est obligé d’aller se déclarer comme nomade.

Dans l’entre deux guerres, une série de décrets, d’arrêtés seront pris jusqu’au décret loi de 1936. Les questions de « gauche-droite » ne jouent pas, on a une continuité administrative, une mise en place d’un système moderne qui relève non seulement du contrôle du territoire et de l’exclusion mais de l’inclusion économique. A l’intérieur de ces différentes directives prises dans l’entredeux guerres, des familles entières se sont trouvées dans l’obligation de l’auto déclaration. Cette auto déclaration les installe progressivement dans le « régime des Nomades ».

Ce régime est un régime familial. La déclaration se fait en famille. Les enfants, à partir de deux ans, doivent fournir cinq photographies d’identification qui correspondent à 5 documents : le carnet anthropométrique, le registre individuel des nomades, tenu en double exemplaire par les gendarmeries et transféré aux préfectures, un registre collectif de la famille , la consignation des différents visas du carnet anthropométrique et l’ensemble du double de ces pièces transmis à une unité centralisée, la Direction de la Sureté qui dépend du ministère de l’Intérieur , créé entre 1907 et 1910.

Ainsi, une population entière est construite par l’administration, système dans lequel la nationalité est considérée comme secondaire, par rapport à l’enregistrement administratif. Progressivement, on s’aperçoit que les nomades étrangers sont retirés de la catégorie.

Journal « Le Matin » en 1910 : « la France continue à être le dépotoir et le doux refuge des nomades de tous les pays ».

Le fantasme faisant croire que la France, en tant que pays d’accueil, attire vers elle toute la lie européenne est un fantasme très ancien et réactivé dans l’entredeux guerres non pas par l’immigration mais par la fabrication d’un système spécial : le service spécial de la préfecture des étrangers, service qui n’existait pas avant la seconde guerre mondiale.

Ainsi, les nomades étrangers sont retirés. Restent des familles françaises. A l’intérieur de ces familles, on a plusieurs catégories de familles :

- d’anciennes familles de bohémiens (manouches ou sintis) présentes en France depuis le 16ème siècle

- quelques familles roms de Russie, d’Europe centrale ou orientale arrivées en France entre 1860 et 1895 ou 1900 ou 1917 (après la révolution russe)

- des gitans catalans depuis le 16ème siècle

- des bohémiens du pays basque

- des gitans espagnols

- des bohémiens belges et luxembourgeois : le régime des « Nomades » par accord multilatéral, il s’applique en Belgique et au Luxembourg.

Ce régime administratif, qui occupe presque journellement les brigades de gendarmerie, les préfectures et la Direction de la Sureté, est une modélisation du système moderne d’identification des personnes et d’encartement né de la volonté de contrôler les métiers itinérants, qui s’est progressivement transformé dans l’entre deux guerres en un mécanisme moderniste d’encartement.

Le carnet anthropométrique présente une photo admirable, souvent faite par le service anthropométrique de la direction de la sureté ou des brigades mobiles (qui circulaient pour « mensurer » les Nomades) ou par des photographes d’art.

Ce régime à photographies nés de la révolution Bertillon, complété par les empreintes digitales, le portait de face et de profil, c’est la matrice d’identification des personnes appliquée en 1940 à tous les français.

Ce processus qui part des Nomades ou des Zigeuners ou des Gypsies avec un élargissement au reste de la population s’est effectué dans tous les pays européens.

1940, la carte d’identité est mise en place avec la photographie (on l’a empruntée au carnet anthropométrique).

La démultiplication des fichiers et la modernisation va accompagner la politique tsigane qui commence toujours par de l’encartement pour des raisons pas forcément raciale ;

On fabrique une catégorie transnationale de tsiganes, de roms lorsqu’on est intéressé à procéder à une réorganisation administrative des droits d’accès sociaux, nationaux, en bref de ce que signifient la souveraineté nationale et son application interne dans un cadre national.

Voilà pourquoi les familles enfermées dans le carnet des Nomades et internées pendant la seconde guerre mondiale sont des familles à 95% françaises de souche.

Le processus de la guerre est très rapide. Les allemands ont une politique tsigane, la Zigeuner Politick, radicalisée par les nazis mais pas seulement. Le moment de la radicalisation correspond à la République de Weimar avec la réorganisation des fichiers de police, centralisés par Munich et par Berlin ;

Janvier 1933, arrivée d’Hitler au pouvoir. En mars 1933, toutes les municipalités allemandes mettent en place des camps d’internement pour les tsiganes allemands alors que le recensement de 1888 avait indiqué que les 4/5 des tsiganes allemands étaient sédentaires ; Ils sont repérés sur des fichiers de police. En 1933 commencent les actions T4 avec l’euthanasie des 6000 enfants allemands demandée par l’association des pédiatres allemands.

Le même processus se déroule dans tous les pays européens. Né d’une matrice intellectuelle, né de la correspondance entre les savoirs policiers et l’ensemble de cet autocontrôle généalogique et biologique des sociétés qui s’est développé dans l’entre deux guerres dans certains corps connaissant une professionnalisation accrue, la psychiatrie, les médecins, les assistantes sociales, tout ce qui était né du Welfare State des années 1880.

En France, les allemands n’ont pas donné l’ordre d’interner les Nomades. Les français ont pris la décision en avril 1940 d’assigner à résidence des nomades du régime des nomades, donc forcément des citoyens français. Lorsque les allemands ont donné un ordre oral d’internement en allemand, ils ont demandé l’internement des Zigeuners des départements de l’ouest et de la zone occupée.

Le régime de Vichy a tenu à cette fiction fondamentale, le maintien de la continuité administrative avec la République, aussi bien dans la zone occupée que dans la zone libre, à l’exception de la zone interdite et de la zone nord, qui dépendait du commandement militaire de Belgique.

Ainsi donc, les préfectures reçoivent l’ordre allemand qu’elles traduisent par « Nomades du carnet anthropométrique ». Elles vont transférer dans des camps improvisés (pièces de château, zone de carrière…) et transférer des nomades dans des camps de l’antiFrance ( en 1940, 500 000 personnes sont internées en France, des réfugiés espagnols en partie)

Les familles se sont retrouvées sans rien, sans alimentation. Mais les allemands ne les réclament pas. Pour eux, c’est une affaire franco française. Ces nomades vont rester dans le cadre d’exercice du régime des nomades. Là où il y avait contrôle des populations, il y a maintenant internement. Le changement de curseur, c’est un internement familial. Si vous mettez des adultes avec des enfants dans un camp, vous créez la condition de la surmortalité des enfants et des adultes (avant les vaccinations, en plein dans les maladies infantiles, rougeole)

C’est une affaire qui n’a gêné en rien l’administration. Les allemands étaient atterrés de voir la dispersion de camps d’où les gens s’évadaient et étaient repris, le désordre. L’une des raisons qui a assuré le sauvetage des ¾ des juifs de France est que l’occupation allemande n’a pas eu la rigueur de l’occupation d’autres zones. Mais l’administration continue de fonctionner, c’est le désordre et l’administration en même temps. Ce paradoxe amène le fait que les allemands demandent la concentration de ces camps dispersés en des camps régionaux administrés par les préfets de Vichy, créés en 1941.

Ainsi, une adéquation complète entre la naissance d’une administration à droit frumentaire (elle régie la circulation les réquisitions par les allemands) et à droit de répression (les préfets de région).

Ces préfets de région gèrent les camps de nomades.

1945, la libération. Les nomades restent dans les camps car les préfets de région ont tété remplacés par les commissaires de la République de la Résistance. Ils se sont installés dans les préfectures de région. Ils avaient d’autres affaires à suivre que d’épurer leur administration. L’administration est restée et a décidé de maintenir les nomades en internement. Les nomades ne seront libérés que quand le décret final mettant fin aux hostilités de la seconde guerre mondiale, c’est-à-dire le décret de mai 1946 sera voté. Tous les biens auront été confisqués puisque les biens auront servis à l’entretien du camp ; Un interné paye son internement par les travaux forcé ou par la confiscation de ses biens.

Ces familles retournent alors dans le régime des nomades, c’est-à-dire dans une citoyenneté de deuxième ordre, tout en étant de nationalité française ;

Les nomades ont subi un internement administratif : les nomades relevaient du statut de déporté politique mais ils n’en ont pas bénéficié parce qu’on ne leur a pas expliqué mais aussi parce que considérés par le statut des nomades comme une catégorie spéciale, ils ne pouvaient pas bénéficier du droit commun.

Le régime des nomades n’a jamais été aboli. Il s’est adouci en 1969. Les « Nomades » sont devenus des « Gens du Voyage ». Le carnet anthropométrique, les registres de nomades…ont été transformés en titres de circulation.

Cette spécificité française renvoie à cette notion de forclusion. Dans cette France pétrie de lieux de mémoire, il y a à l’intérieur de notre propre chair, quelque chose qui a peine à advenir : cette continuité administrative qui autorise des citoyens français à interner du jour au lendemain d’autres citoyens français. Même mécanisme en Allemagne.

Actuellement, les « Roms » est une catégorie politique construite pour favoriser la réinstallation du régime des « Nomades dans toute l’Europe. Le régime français, dans la mesure où il est concomitant de tous les autres régimes mis en place en Europe, a un double volet :

- le volet interne : le tri national opéré sur sa propre communauté, sa propre identité

- l’invention du tsigane à la frontière.

Ce que l’on appelait le « vagabond ethnique » est devenu le « Rom migrant » et ce que l’on appelait le « Nomade » est devenu « Gens du voyage ». Il est possible de réactiver ce stock de mémoire administrative. N’importe quel gendarme ou policier est informé dès l’école de ce qu’il y a à faire avec cette catégorisation. La haute politique définit les conditions du mécanisme administratif qui permet de relancer des processus de réorganisation administrative.

Ce processus raciologique ne naît pas d’un terreau propice mais de la pratique administrative.

L’enfant tsigane aura toujours le sentiment de sa place. C’est un patriotisme intellectuel transmis par une langue, une façon de s’exprimer à l’oral.

Les tsiganes ont la capacité d’être eux-mêmes et de le demeurer. La famille tsigane est capable d’exister après la guerre au même titre qu’elle existait avant. La famille est le lieu de la transmission culturelle et intellectuelle. Influence de l’idéologie raciste qui contamine les discours actuels occidentaux.

La réunion du 28 juillet convoque au sommet de l’Etat, à l’Elysée, rassemblant le président de la République, le premier ministre, le ministre de la justice, le ministre de l’intérieur, le ministre de l’identité nationale ainsi que des administrations subalternes, la préfecture de Police, la police nationale et la gendarmerie qui sont convoquées au même niveau que le gouvernement. Sort un communiqué à mourir de rire !!

Cette réunion d’exception accouche d’une souris. On a affaire à un objet historique, un objet de raison d’Etat, qui interpelle. Il s’agit de gens qui ne posent aucun problème de sécurité publique. La famille Duquenet du Loir et Cher s’est énervée du fait qu’un de leurs jeunes est mort. Ils ont fait des dégâts mais beaucoup moins que les pêcheurs qui ont incendié le Parlement de Bretagne. Ils se sont manifesté dans une tradition de violence populaire classique et ils sont tué trois arbres !!

Dans cette réunion, on a parlé de campements illicites, le campement faisant le Rom.

Dans ces campements illicites, on a été chercher des roumains et des bulgares. La fabrication du corpus (le passage de la raison d’Etat tactique à la construction idéologique qui va accompagner une politique délibérée et donc une raison d’Etat opérationnelle), c’est la presse qui la faite. Et Sarkozy l’a bien dit : « C’est vous qui pendant une semaine avez fait la Une de vos journaux sur cette affaire » Et les effets ont été dévastateurs.

Dans cette réunion, il a été décidé l’ensemble d’un appareillage qui comprend :

- la réforme des collectivités territoriales qui a pour but la réforme du droit foncier, donc qui peut être testée sur les terrains familiaux des gens du voyage pour voir quel est le degré de résistance de la société française face aux opérations de préemption (déjà testée lors de cette affaire d’inondations au moment de la tempête Xinthia).

–la révolution administrative en cours qui passe par la disparition du ministère de l’immigration et de l’identité nationale : elle est celle de 1910 , c’est la réinstallation de la Direction de la Sureté de la IIIème République, c’est-à-dire une concentration avec fichage modernisé ( Oscar pour les Roms et MENS pour les Gens du voyage) qui permettra d’opérer un contrôle volant tout azimut

- la réorganisation et collaboration entre deux institutions qui se détestent à priori, la gendarmerie et la police nationale

- la création de super préfets de région qui seront les préfets de zones de sécurité qui auront la main sur la réforme de la police judiciaire créant ces zones de sécurité intermédiaires entre le niveau local et le niveau national

- les lois LOPSI 1 et LOPSI 2 qui permettront de faire passer dans la règlementation administrative toute une gamme d’actions qui relèvent en principe du pouvoir législatif.

L’Europe intervient dans cet ensemble à partir d’un autre type de raison d’Etat : la légitimation de sa volonté d’ingérence dans les principes de la souveraineté nationale.

La politique dite positive à l’égard des Roms, catégorie unique, transnationale, qui permet de régler le problème de la dénationationalisation sectoriellede catégories de roms en Europe qui passe par des expropriations physiques qui conduisent les familles vers des ghettos romanis, qui sont un problème social, transformé en problème ethnique. Ce qui ensuite permettra les opérations sectorielles de liquidation physique telles qu’elles sont en train de se passer en Hongrie (assassinats ciblés opérés avec la complicité des autorités locales, incendie d’une maison à la lisière du village tsigane, terreur du village qui engendre une impossibilité d’intervenir à des échelons politiques)

Le grand danger de la vision européenne des choses, c’est de surenchérir sur ces processus de dénationalisation sectorielle. Comme ils s’opèrent dans toute l’Europe en même temps, ils conduisent à confirmer l’essence mythologique et politique du Rom et laissent se développer cette circulation des discours qui peuvent être segmentés et non agglomérés pendant un certain temps. Lorsqu’un groupe politique s’en empare et l’organise, ce processus de dénationalisation a une efficience de passage à l’acte considérable. Autant nous sommes optimistes sur la capacité culturelle des familles romanis à maintenir et transmuter une fois de plus leur existence et leur identité familiale, autant leur espace de respiration se réduit car la machinerie de la haute politique s’est remise en route de manière transnationale.